Saint-Louis du Sénégal

Saint Louis du Sénégal est aux confins du rêve
Antoine de Saint Exupéry, Courrier Sud

Il arrive qu’une photo réveille des souvenirs. C’est le cas de celle-ci.

2004 Saint-Louis du Sénégal, hydrobase (Jacques Guillem)

Mon ami Jacques Guillem est connu pour son incroyable collection de photos d’avions. Il nous en a fourni de nombreuses pour le site. Il collabore avec beaucoup de revues aéronautiques dont le Fana de l’Aviation. Ce qui est moins connu, c’est qu’il est un amoureux de l’Afrique. Il l’a parcourue à maintes reprises en monomoteur. Il m’a adressé quelques vues du Sénégal, dont celle-ci qui m’a interpellé, l’hydrobase de Saint-Louis, sur la langue de Barbarie, que j’avais connue il y a plus de 40 ans à l’abandon. Elle est devenue, en 1978, le port de pêche de la cité, avec une petite conserverie.

L’idée m’est venue de retracer l’histoire aéronautique de cette belle cité et celle du Sénégal, à travers mes souvenirs familiaux.

Le lieu de la future Saint-Louis, est situé à l’embouchure du fleuve Sénégal. Déjà visité par des navigateurs normands au milieu du XIVe siècle, un fortin est établi sur l’île de Ndar 200 ans plus tard. La petite cité qui s’y adosse est nommée Saint Louis en l’honneur du souverain français.

De là au fil du temps partira la colonisation française vers le Sud (actuel Sénégal), l’Est (Soudan devenu Mali) et vers le Nord, le pays des Maures (Mauritanie).

Saint-Louis sera la capitale de l‘Afrique Occidentale Française (A.O.F) jusqu’en 1902, du Sénégal jusqu’en 1957 et de Mauritanie entre 1920 et 1960.

La ville de Dakar avec son port en eaux profondes devient capitale de l’A.O.F, puis du Sénégal en 1960, Saint-Louis perdant de son influence s’endort peu à peu.

L’aventure aéronautique

Poursuivant son rêve fou… P.G. Latécoére [1]Cité par Didier Daurat, Dans le vent des hélices, éd. Le Seuil, 1956, p. 38. après l’installation de la Ligne vers le Maroc lance une reconnaissance vers Dakar.

« J’ai fait tous les calculs, ils confirment l’opinion des spécialistes : notre idée est irréalisable. Il ne nous reste qu’une seule chose à faire : la réaliser ! »

Début 1923, un terrain est installé à Saint-Louis. Le 3 mai suivant, c’est un premier vol de reconnaissance effectué par trois Breguet XIV. Le tronçon Casablanca Dakar, via Agadir, le Rio de Oro (alors espagnol), Port Étienne (Nouadhibou) et Saint-Louis est inauguré le 1er juin 1925. Les Bréguet atterrissent sur le terrain militaire de Ouakkam. Le courrier prend ensuite le bateau pour Natal (Brésil) et la correspondance avec le réseau Sud-américain.

Auparavant, en octobre 1926, Saint-Louis avait accueilli le raid Marseille-Tananarive. Deux petits hydravions à coque, monomoteurs, de la Marine française : un LéO H194 de 420 cv et un CAMS 37 de 450cv. Le trajet fait le tour des possessions de « l’Empire colonial » français. Longeant les côtes marocaines remontant à Saint-Louis, le fleuve Sénégal pour rejoindre le fleuve Niger, puis les fleuves Chari et Oubangui. Reste à traverser les deux Congo, la Rhodésie alors britannique, le Mozambique avant de traverser le canal du même nom pour atteindre l’Ile Rouge. (Près de 15 000 km en 53 jours). Le CAMS connaissant une panne sérieuse au Nigéria abandonne et seul le LéO termine le raid. Après trois jours de repos, l’équipage prend la route du retour via les grands lacs, la vallée du Nil et la Méditerranée. « Seulement 39 jours de voyage ! » pour ce vol retour.

La traversée directe de l’Atlantique Sud de l’Afrique au Brésil est réalisée la première fois par Costes et Le Brix les 14 et 15 octobre 1927. Le vol Saint-Louis/Natal est effectué, par le Bréguet XIX GR « Nungesser et Coli  » en 20 heures et 17 minutes. Il s’agit d’un raid, pas d’une exploitation commerciale qui reste interdite aux appareils terrestres.

Car l’Administration française croit en l’hydravion ! Latécoère transforme donc un monomoteur Laté 28 en hydravion à flotteurs, [2]https://jnpassieux.fr/www/html/Late28_3.php le dotant au passage d’un moteur Hispano. [3]Sans doute le plus fiable des moteurs français de l’époque. Certifié et après un record du monde de distance en circuit fermé (4 300 km), l’appareil est préparé pour la traversée de l’Atlantique Sud qui représente 3 600 km. Le site de Saint-Louis et le calme de son fleuve sont choisis. La houle de la baie de Dakar ne permettait pas toujours le décollage de ces fragiles hydravions. Une base est rapidement installée sur la langue de Barbarie. Le 12 mai 1930, l’appareil est préparé sur le fleuve Sénégal.

Didier Daurat raconte : « À la première sollicitation, le moteur gronda furieusement. L’heure était venue. Je vis que le flotteur gauche du « Comte de la Vaulx » avait tendance à s’engager. Par chance, la brise soufflait sous l’aile gauche et compensait ainsi les effets du couple moteur. Cependant, au terme d’une course assez longue, Mermoz arracha son appareil du fleuve, et, sans s’attarder davantage, fonça vers le large dans le miroitement du plein midi. La grande aventure commençait. » [4]Dans le vent des hélices, p148. 21 heures plus tard, l’appareil se posait dans la baie de Natal, battant à l’occasion le record du monde de distance pour hydravion. Le voyage retour sera plus problématique ; Il faudra attendre quelque temps pour que l’exploitation régulière soit effectuée par d’imposants hydravions à coque, quadrimoteurs. Les départs s’effectueront alors de Dakar.

Par la suite, Air France ayant repris l’exploitation de l’Aéropostale, des quadrimoteurs Farman traverseront régulièrement l’Atlantique Sud toujours au départ Dakar. Un des cinq appareils (F-AQCX) est baptisé « Ville de Saint-Louis ». Plus tard, un 5eme (F-APKY), remplaçant un appareil accidenté portera le nom de « Ville de Dakar ».

F-AQCX F-AQCX

Le second conflit mondial arrêtera tout. Les gouverneurs français d’Afrique Occidentale se rangent derrière l’État Français et le Maréchal Pétain (Ce qui vaudra le bombardement de la flotte française basée à Dakar en septembre1940).

La paix revenue, Air France exploitera le réseau intérieur depuis l’importante base de Dakar. Saint-Louis, desservie par le train, sera une escale sur les routes de Mauritanie. L’agence Air France s’installera à l’Hôtel de la Poste. A l’époque, même en métropole, le citoyen ne prend pas l’avion qui reste réservé à certains privilégiés.

Un livre touristique publié par Air France fin 1955 cite des chiffres étonnants quant aux populations des villes d’A.O.F. Dakar est évidemment la plus grande cité avec 210 000 habitants, suivie de Saint-Louis et ses 51 000 résidents. Abidjan, qui ne compte que 44 000 âmes, est troisième devant Rufisque et Bamako (40 000 habitants chacune). C’est dire la place du Sénégal dans « L’Empire ».

U.A.T qui dès 1953 dessert Dakar en Comet, met aussi en place un réseau local grâce à ses petits quadrimoteurs Héron, (également construits par De Havilland). Ainsi, Saint-Louis, qui est encore capitale du Sénégal, est desservie 12 fois par semaine.

Il faudra attendre l’indépendance du Sénégal (et des autres colonies francophones) pour voir la création d’Air Afrique pour les vols internationaux. C’est également la naissance de la compagnie intérieure Air Sénégal. Comme beaucoup, elle est équipée des increvables DC-3, hérités du réseau Air France ou de l’armée de l’Air française.

Saint-Louis devient la première escale de « la ligne du fleuve », qui dessert ensuite Richard Toll, Kaédi (en Mauritanie) Matam et Kayes au Mali. Le retour s’effectue dans la même journée. Un long vol pour le pilote !

Saint-Louis et mes souvenirs.

Je fais partie de ces gamins nourris des exploits de l’Aéropostale. En 1955, Didier Daurat me dédicace son livre « Dans le vent des hélices ». Saint-Louis et Dakar font partie de ce rêve de gosse.

En décembre 1936, mon futur père effectue son service militaire dans la « Royale » sur le contre torpilleur « L’Audacieux » qui, depuis Dakar participe aux recherches de l’hydravion de Mermoz « La Croix du Sud ». Trois semaines plus tard, il assiste au départ de sa « payse » (ils sont tous deux nés à Limoges) Maryse Bastié qui sur un petit monomoteur Caudron Simoun baptisé Jean Mermoz en l’honneur du disparu, se lance à son tour dans la traversée de l’Atlantique Sud.

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Quand fin 1972, Air Afrique me propose une mutation à Dakar, j’accepte avec joie. Fouler le parking de Yoff ! (même si les pionniers sont partis de Ouakkam).

Un de nos premiers week-end, en février 73, sera pour Saint-Louis. Impressionnant. La cité ressemble à une belle endormie. Le charme opère. L’hôtel de la Poste est là, face à la Poste qui possédait toujours ses deux boites à lettres, l’une avec un bateau filant à toute vapeur, l’autre avec un avion monomoteur. Certes, certains anciens bâtiments administratifs de l’ex capitale sont fermés. Dans la construction du Sénégal indépendant, la sauvegarde du patrimoine n’est évidemment pas la priorité, surtout les bâtiments coloniaux.

Dove à Saint-Louis 1974

En janvier 1974, nous avons la joie d’accueillir mes parents. Ils prennent l’avion pour la première fois ! Mon père retrouve Dakar avec émotion. La direction d’Air Sénégal nous permet un voyage à Saint Louis. Le Dove (le 6V-ABL en l’occurrence), parait beaucoup plus frêle que le DC-8 pour ce second voyage aérien. Nous embarquons donc sur le vol DS271, la ligne du Fleuve. Le pilote, Yves, un ami, nous a organisé la journée à Saint-Louis. Le directeur de l’hôtel la Résidence, lui-même pilote privé, nous attend et nous laisse à disposition sa jeep jaune. Nous ne sommes pas passés inaperçus dans la cité Saint-Louisienne.

J’ai souvenir de l’émotion de mon père devant les plaques évoquant, sur la façade de la petite aérogare, la mémoire des hommes de l’Aéropostale. Dans l’après-midi, nous avons emprunté la Langue de Barbarie. Après un arrêt au touchant cimetière des pêcheurs, nous sommes parvenus au lieu de l’hydrobase. Il ne restait presque rien : une partie du plan incliné permettant la mise à l’eau des amphibies, quelques ancres et balises rouillées. Mais l’émotion et les souvenirs étaient là.

Notre fille naîtra trois mois plus tard. Nous quittons le Sénégal fin septembre pour de nouvelles aventures à N’Djamena.

Plus 20 ans après, notre fille part en vacances en Mauritanie, invité par un ancien camarade de lycée qui travaille à Nouakchott. Là, il lui fait le cadeau de revoir sa ville natale. Deux jours de 4X4, avec un « night-stop » à l’hôtel de la Poste à Saint-Louis. La belle endormie s’était éveillée et retrouvait peu à peu sa splendeur passée. Elle est maintenant inscrite au patrimoine mondial de l’humanité.

Saint-Louis et le Sénégal, c’est pour nous, trois générations de souvenirs.

Jacques JULIEN

Pont Faidherbe ouvert

Références

Références
1 Cité par Didier Daurat, Dans le vent des hélices, éd. Le Seuil, 1956, p. 38.
2 https://jnpassieux.fr/www/html/Late28_3.php
3 Sans doute le plus fiable des moteurs français de l’époque.
4 Dans le vent des hélices, p148.

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