Chapitre VIII.7

Le bilan des trois premiers mois de l’équipe ERICKSON vu par les Ex/Directeurs

En un temps record, la nouvelle Direction avait dégradé la situation de la compagnie au point de conduire les anciens Directeurs relevés de leurs fonctions, mais non licenciés de la Compagnie, à adresser à l’Administrateur Délégué, la correspondance suivante :

Abidjan, le 27 avril 2001

Les Ex Directeurs Centraux
Les Ex Directeurs de Marché

À

Monsieur Jeffrey H. ERICKSON
Administrateur Provisoire
Directeur Général Air Afrique

Objet : Situation de la Compagnie Air Afrique.

Monsieur le Directeur Général,

En raison des graves difficultés financières que traverse la Multinationale Air Afrique, les États membres ont requis l’appui du groupe de la Banque Mondiale au processus de restructuration – privatisation de la Compagnie.

Dans le cadre de la mise en œuvre des décisions résultant des réunions de Washington les 27 et 28 novembre 2000, vous avez pris fonction au sein de la Compagnie en qualité d’Administrateur provisoire avec pouvoirs de Directeur Général.

En résumé, il vous a été confié la mission de :

  • Prendre les mesures conservatoires d’urgence en vue de la poursuite de l’exploitation
  • Proposer au Conseil d’Administration un plan d’action pour la période intérimaire
  • Sélectionner et proposer la nomination de l’Administrateur Délégué
  • Préparer les règles juridiques de fonctionnement de l’Administration Déléguée.

En dépit du fait qu’une semaine après votre arrivée, vous ayez décapité la Compagnie en nous immobilisant à domicile sans passation de service, nous avons décidé de garder le silence, tenus par le devoir de réserve et motivés par le souci de ne pas entraver vos actions à un moment délicat de la vie de notre Compagnie.

Aujourd’hui, au-delà de nos personnes et des inquiétudes que peuvent soulever les incertitudes sur notre propre situation, nous sommes très préoccupés par la survie de notre Compagnie et son redressement durable.

C’est pourquoi nous ne pouvons pas continuer de garder le silence au regard des conséquences résultant de certaines des actions que vous avez engagées depuis votre prise de fonction.

Au plan social :
décision de mise en chômage technique de 2000 agents

Une semaine après votre nomination, votre première décision prise et mise en application de façon inattendue et brutale au siège social de la Compagnie à Abidjan a été d’ordre social : mise en chômage technique de la moitié du personnel.

Dans les lieux, les Directeurs de marché ont été relevés de leurs fonctions et consignés à leurs domiciles. Les tentatives de mise en chômage des agents se sont heurtées à une opposition quelques fois violente du personnel.

La mise en chômage technique précipitée, sans dialogue, sans respect des statuts du personnel et des lois locales, sans discernement, ni équité, malgré l’existence d’un protocole de départ volontaire déjà négocié avec le personnel, a eu des conséquences tout à fait contraires à celles qui étaient attendues dans la perspective du redressement de la Compagnie, à savoir :

  • Nouveaux conflits sociaux graves de conséquences pour la Compagnie (grèves, marches de protestation, séquestration de matériel volant, etc.)
  • Accélération de la dégradation de l’image de la Compagnie auprès du public et fuite des rares clients restés encore fidèles
  • Désorganisation et blocage des structures de fonctionnement.

Alors que des actions urgentes et importantes étaient requises pour sécuriser la clientèle et les fournisseurs, stabiliser l’exploitation, vous avez malheureusement consacré votre énergie à gérer des conflits sociaux qui ont été inutilement créés.

Enfin, la remise en cause et l’annulation des mesures de chômage technique, ont mis la Compagnie dans l’obligation de payer près de 800 agents consignés à leurs domiciles pendant des mois sans travailler, alors que les structures de fonctionnement étaient décapitées et désorganisées et que la Compagnie avait besoin de réduire ses charges.

Au plan financier

Il était bien connu que la situation financière de la Compagnie restait l’un des problèmes majeurs et commandait des mesures d’urgence en vue de la stabiliser. C’est bien d’ailleurs l’un des volets de votre mission.

Nous ne pouvons en conséquence que nous interroger sur l’opportunité de certaines mesures que vous avez hâtivement improvisées et dont les conséquences financières évidentes et prévisibles se sont avérées contraires aux objectifs d’économie ;
à savoir :

  • Mise en chômage technique du personnel puis annulation du chômage et paiement du personnel resté à domicile
  • Mutation des Directeurs de marché au siège puis annulation de leurs mutations avec maintien dans leurs lieux et paiement des salaires alors que dans le même temps, une douzaine de Représentants locaux sont mis en mission avec frais de déplacement pour assurer leurs intérims pendant 2 mois. Ces missions seront peut-être elles aussi annulées, compte tenu de l’improvisation qui les caractérise.

La mise en chômage de la quasi-totalité du personnel commis au traitement des recettes commerciales a dû engendrer des retards de facturation d’une partie des recettes, etc. Par ailleurs, certaines mesures financières prioritaires et importantes qui devaient permettre à la Compagnie de rouvrir ses ventes sur le réseau mondial de distribution ont été négligées.

Les problèmes commerciaux et le programme

La centralisation excessive des moyens de ventes et la suppression des facilités commerciales, sont certes des réponses à la nécessité de discipliner le marché ; cependant il en a résulté un manque d’autonomie et d’efficacité de nos vendeurs face aux concurrents. Il faut certainement voir là aussi une des raisons de la chute vertigineuse de notre trafic et de nos recettes.

La mise à l’écart systématique des Directeurs Centraux et en particulier des Directeurs de Marché, prive la société de ressources rares en Afrique et chèrement formées par la Compagnie. Elle détruit par ailleurs la relation de confiance établie sur le terrain entre les clients et la Compagnie et qui permettait encore de retenir une partie de la clientèle malgré la dégradation de la qualité de notre produit.

Le nouveau programme commercial, basé sur le principe de concentrer les vols sur les destinations d’Abidjan et Dakar, prétend répondre à des objectifs de rentabilité ; cependant sa mise en œuvre soulève de nombreux problèmes.

En raison des difficultés de desserte que ce programme pourrait engendrer pour certains États, ceux-ci refusent de l’approuver. Ils seront tentés en conséquence de rechercher des solutions palliatives. Les diverses prises de position mettent en cause les fondements mêmes de la Multinationale et impliquent des risques graves pour sa survie.

Au plan purement qualitatif, les difficultés de réacheminement des bagages et du fret de même que les ruptures de charge et l’allongement du temps de voyage pénaliseront nos passagers qui se tourneront inévitablement vers la concurrence.

Il convient enfin de s’interroger sérieusement sur la possibilité de vendre un tel programme à nos clients, aux États, et de réaliser les objectifs commerciaux et financiers qui le sous-tendent.

Au plan de la communication

Dans un contexte aussi difficile que celui d’Air Afrique, avec des défis graves, doublés d’une crise sociale inutile, la possibilité et la facilité de communiquer doivent être une nécessité absolue.

Nous nous demandons fortement si l’obligation de communiquer par personne interposée dans laquelle vous met votre handicap de la langue dans un contexte aussi difficile et délicat, n’est pas aussi une des raisons des malentendus, des quiproquos, des décisions vite prises et aussi vite reportées.

En effet, communiquer directement et se faire comprendre en période de conflit, étant un exercice difficile et délicat, se faire interpréter par personne interposée peut aboutir à des résultats désastreux.

Monsieur le Directeur Général,

il nous a semblé urgent et indispensable d’appeler votre attention sur la situation actuelle de la Compagnie résultant de vos actions et nous sommes forcés de nous interroger sur leurs finalités.

En conclusion, Monsieur le Directeur Général, il nous paraît nécessaire, afin d’assurer la réussite de la mission qui vous a été confiée et la survie de la Compagnie, que vous recentriez vos actions sur votre mission de base afin de faire asseoir la restructuration de la Compagnie en tenant compte de son environnement et de ses réalités.

Au moment où les plus grandes Compagnies tentent de se regrouper, il nous semble absolument indispensable que l’unité de la Multinationale et la cohésion des États membres soient préservées.

Veuillez agréer, Monsieur le Directeur Général, nos respectueuses salutations.


Chapitre VIII.6 – L’autre solution : LA BANQUE MONDIALE

→ Chapitre VIII.8 – La traque des ex/Directeurs pour délit d’opinion

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