Chapitre VII.6

Le self-service des agents, pour que vive la Compagnie !

En effet, au fil du temps et des problèmes financiers de la Compagnie, problèmes aggravés par la baisse de leur pouvoir d’achat post-dévaluation, des fonctions non répertoriées dans l’organigramme de la compagnie se sont développées et structurées au niveau du personnel. Citons-en pêle-mêle, quelques unes parmi les plus connues, les Fourmis, les Awoulabas, les Pélicans, les Recycleurs… De même, nombre d’agents, dans leurs domaines respectifs, cherchaient à exploiter pour leur propre compte, les avantages collatéraux possibles, les failles ou les faiblesses du système… les Actionnaires, les Forçats, les Aiguilleurs, les Maîtres-chanteurs

« Les Fourmis »

Les Fourmis étaient ces agents qui avaient compris qu’en achetant un billet à tarif réduit (90% de réduction = 45000 Cfa pour le cas que nous allons traiter), pour eux et 3 ou 4 des leurs enfants plus épouse, ils bénéficiaient pour chaque billet, de 30 Kilos de franchises de bagages.

Ce faisant, ils démarchaient des clients pour « ramener » leurs bagages de France ou d’ailleurs, à des tarifs défiant toute concurrence. Leurs offres étaient de loin inférieures au prix cumulé du billet, du séjour et des excédents de bagages qu’aurait acquitté chacun de ces commerçants s’il effectuait, comme à l’accoutumée, lui même le voyage.

Une « fourmi » plus quatre personnes de sa famille, ramenaient pour un ou plusieurs commerçants, au prix de 4000 CFA/kilo contre 8000 CFA taxés à l’époque par la Compagnie), 150 kilos de marchandises, et récupérait 600.000 CFA, non compris les gains du vol aller, résultant du transport et de la revente en détail ou en gros, de djembés, d’ananas, de denrées alimentaires, de fruits et légumes, de poisson séché, de crabes vivants ou de masques africains… le tout pour un investissement de départ de 225.000 CFA correspondant au prix des 5 billets à réduction.

À raison de deux rotations par semaine, le salaire mensuel payé par Air Afrique n’était que peccadille pour ces agents qui pouvaient s’en passer sans inconvénient réel. Les périodes de prédilection pour les voyages des « fourmis » étaient les mois de décembre pour les fêtes de fin d’année, avril pour les fêtes de Pâques, puis les mois de Ramadan et Tabaski, puis selon les cas, les mois de commémoration des fêtes nationales dans leurs états respectifs.

« Les Awoulabas »

Aux « fourmis », se rajoutèrent les « Awoulabas », fourmis au féminin, personnel sol ou navigant, véritables démarcheuses de futures mariées, qui se sont spécialisées dans l’achat pour revente, de produits de beauté à New-York, de robes de mariées et toute sorte d’imitations de produits de luxe à DUBAÏ, avec au passage à Paris, l’achat de dragées et autres bibelots de mariage, de baptêmes, de premières communions ou d’anniversaires d’amis et parents.

Aucune représentation d’Air Afrique n’était épargnée par ce fléau, et Sir Harry, pas plus que ses prédécesseurs et ses successeurs, ne réussit à y mettre fin. Excédés par cette pratique humiliante, les responsables de l’ISTAA, déjà en 1996, avaient souhaité que la Direction générale réduise les facilités d’octroi des billets à réduction, et à la limite, le nombre par agent. Mal leur en prit car il y eut une véritable levée de boucliers au niveau des syndicats de base, dont certains confirmèrent se désolidariser de cette démarche qui n’était pas dans les prérogatives du secrétariat général.

« Les Pélicans »

Aux « fourmis », et « awoulabas » se rajoutèrent les « pélicans ». Les pélicans étaient ces navigants qui profitaient de leurs nombreux voyages pour se muer en commerçants. Ils passaient commandes de leurs produits et se faisaient livrer, soit dans leurs hôtels, soit à l’aéroport et embarquaient leurs commandes en « bagages équipages ».

Pendant longtemps, il s’agissait d’une spécialité des navigants commerciaux (PNC) c’est-à-dire hôtesses et stewards. Il n’a pas fallu longtemps pour que certains navigants techniques (PNT), commandants de bord, pilotes et mécaniciens imitent leurs collègues PNC. Les Pélicans se livraient à des transports à but lucratif de produits haut de gamme : matériel informatique, magnétoscopes, CD, vidéo, produits de beauté, équipements de golf, puis cellulaires et appareils photos numériques, etc.

Pour ramener leurs achats, le personnel navigant les a souvent stockés dans une des toilettes de l’avion qu’il condamnait durant tout le vol, ou utilisait comme contenants, les trolleys (armoires destinées au transport des repas à bord). Il était évident que seule l’existence d’une chaîne de complicités bien rodée pouvait permettre la réalisation de pareil ‘business’. À ce qui était dit, chaque navigant avait son douanier à son arrivée.

La situation des « pélicans » était devenue tellement préoccupante, que déjà du temps de monsieur Yves Roland-Billecart, un Comité de Direction fut consacré à ce sujet. Pour leur défense, les délégués représentants des pélicans, déplorèrent ne pas être, comme le sont les navigants des autres Compagnies, équipés par la Compagnie, de kits standards, ce qui les autorisait à prendre chacun selon ses moyens, des valises dont on ne devait se plaindre ni de la taille, ni souvent du nombre !

Comme résultat, la Direction décida de définir, puis d’acquérir et équiper chaque navigant, d’une dotation standard frappée du logo de la Compagnie, dotation constituée d’une valise, une housse, une mallette de cabine. Après quoi, la Direction édita une note de service limitant le poids de bagages par navigant à 15 kilos, avec mission aux commandants de bord, d’assister à l’embarquement des bagages équipages en vue d’en assurer le contrôle et la conformité.

Puisqu’au niveau du personnel navigant, « chacun tenait chacun par la barbichette », tout ce dispositif s’écroula net ! Les navigants au repos, prêtaient leurs « kits » à ceux qui étaient en service, et l’on embarquait plus de bagages équipages que de personnel en service. La différence d’avec l’ancien système était que dans le nouveau, ces bagages étaient « aux normes », et qui plus est, tous frappés du logo de la Compagnie. L’honneur était sauf, mais le business a continué.

« Les recycleurs »

Le recycleur, au départ est l’agent chargé de la collecte des coupons de vols des passagers qui embarquent sur un vol, pour constituer l’enveloppe financière dudit vol. Cette enveloppe financière, permettait à la Direction financière de facturer les Compagnies étrangères dont les passagers avaient voyagé sur Air Afrique, et d’affecter en recette de ligne du vol, la valeur des coupons vendus par Air Afrique et transportés par Air Afrique.

Le « recycleur », ayant découvert les lenteurs et l’inefficacité des contrôles de la Direction financière qui pouvait rester plusieurs mois sans réclamer les enveloppes aux escales, soutirait des coupons de vol et les revendait, à prix d’ami à un même passager, ou un homonyme, pour son prochain vol.

Le marché cible du recycleur était bien identifié, il s’agissait toujours de commerçants faisant plusieurs voyages aller et retour

sur les mêmes trajets. Bien entendu, un recycleur ne taxait jamais d’excédents de bagages au départ de « son » client. Il pouvait même, dans certains cas, « organiser » le voyage retour de « son » client avec la complicité d’un agent de l’escale de destination.

« Les collecteurs »

Des clients fret recevaient en port-dû, des expéditions de fret. Ce régime d’expédition consiste à faire encaisser à destination, le montant du transport du fret. L’agent qui encaisse le transport doit faire le transfert de fonds à la Direction financière selon une procédure bien établie. Un état des ports-dus, édité par la Direction Financière permettait de suivre les encaissements et les transferts effectués.

La lenteur d’édition de cet état, puis la cessation de son édition par les services de la Direction financière, ont conduit des agents indélicats, à collecter pour leur propre compte, plusieurs dizaines de millions de francs CFA. Certains de ces agents démissionnèrent pactole en mains, avec règlement de leur « solde de tout compte », avant que plusieurs mois après, l’on se rende compte de leurs turpitudes.

« Les actionnaires »

Sous le couvert « d’actions commerciales » ou d’action de notoriété liées à leurs fonctions, certains d’entre eux, y compris des cadres, octroyaient des réductions de tarifs voire des gratuités à des clients, pour ensuite monnayer ces « actions » … en avantages personnels.
Les contreparties pouvaient aller de l’acquisition d’une désormais célèbre BMW d’occasion à Abidjan à un chef de services commerciaux, à la récupération en fin d’année, de casiers de champagne auprès de sociétés commerciales dont les patrons et leurs familles lors de leurs voyages étaient régulièrement surclassés, en plus d’être dispensés de payer des excédents de bagages. La liste des avantages personnels n’est pas exhaustive et pourrait largement être complétée par de nombreux autres exemples allant du scandale de vrais remboursements de faux frais médicaux, à l’octroi de primes d’arbres de Noël à des familles surdimensionnées par l’adoption d’enfants fictifs, ou des remboursements de frais de missions à des agents n’ayant jamais effectué le moindre déplacement pour la moindre mission.

« Les forçats »

Il s’agit d’agents qui ne partaient jamais en congés.

Mode d’emploi : Un agent demandait ses congés annuels et percevait, comme c’est de droit, la paye en avance du mois de congés. Si, « pour des besoins de service », son chef faisait appel à lui, même au lendemain de son départ, l’avance salariale payée lui demeurait acquise, et l’agent percevait en fin du mois de rappel, un nouveau salaire. En effet, le rappel « pour raison de service » d’un agent, annulait ses congés sans obliger au remboursement de l’avance perçue. Administrativement cet agent pouvait se prévaloir d’un mois de congés en retard malgré le seul mois payé doublement.

« Les aiguilleurs » … du ciel !

Il s’agit au départ d’agents de comptoir dans les agences Air Afrique, chargés de vendre des billets et réserver les passagers prioritairement sur les vols d’Air Afrique. Certains parmi eux, après négociation avec des agences de voyage ou pire, avec des Compagnies aériennes concurrentes, orientaient leurs clients vers celles-ci, pour ensuite monnayer une prime en fonction du chiffre d’affaire qu’ils avaient ainsi produit chez ces Compagnies ou agences de voyage.

Le raisonnement de base était le suivant : « Lorsque j’émets un billet pour un passager, il en paye le montant dont j’encaisse la totalité… pour Air Afrique ».

« Si j’oriente ce même passager vers une agence de voyage pour faire émettre le billet, et le réserver sur un vol Air Afrique, Air Afrique encaisse auprès de l’agence, le montant du billet moins la commission qu’elle verse à cette agence. L’agence qui n’a rien fait pour mériter cette commission, peut et doit m’en céder une partie… et tout le monde y gagne »… sauf Air Afrique bien sûr !

Autre application : « Si un passager voyage d’Abidjan à Tokyo par exemple, je lui émets un billet Abidjan-Paris sur Air Afrique. Pour la continuation, je peux lui proposer plusieurs Compagnies. Je prends des contacts pour négocier une prime contre la cession de mon passager à la Compagnie la mieux disante, et le tour est joué ! Bien entendu, pour gagner du temps, je peux aiguiller ce passager vers une agence de voyage avec qui j’ai déjà passé des accords et qui émettra le billet pour la totalité du parcours. Cette agence bénéficiera d’une commission plus importante dans le cas d’espèce, et sera plus généreuse dans le partage de notre commission. »

« Les maîtres-chanteurs »

La palme de ces déviations abusives revient sans aucun doute selon moi, aux agents des recettes commerciales qui avaient véritablement pris la Compagnie et leurs Directeurs en otage

Voici des agents qui passaient le plus clair de la semaine à ne pas faire grand-chose, sauf à organiser et planifier méthodiquement le retard de leur travail. Ils choisissaient d’attendre les week-ends et jours fériés pour se mettre à jour.

Profitant de la valse des différents Directeurs à qui ils avaient patiemment et habilement expliqué le caractère vital et névralgique de leur activité, ils avaient obtenu en catimini de l’un d’eux, et cet avantage acquis a été perpétué par tous les autres Directeurs Financiers, que leurs probables déplacements en taxi, ainsi que leurs heures de travail potentiel de week-end ou de jour férié, leur soient prépayées. Chacun valorisait son week-end, selon le nombre d’écritures à passer, ou de documents à saisir…

Résultat : Le cérémonial était immuable. Tous les vendredis, à 15 heures, une liste d’agents était établie par « le Chef », avec pour chacun selon son lieu d’habitation, le montant à lui verser pour son taxi aller et retour et pour le paiement, en avance, du nombre d’heures supplémentaires de rattrapage qu’il avait l’intention de faire durant le week-end. La totalité du circuit d’approbation de la demande de fonds étant interne à la Direction Financière, il n’y avait jamais de retard aux décaissements et à la mise à disposition individuelle des sommes idoines, au profit des agents figurant sur la liste déposée.

À la vérité, il n’y avait aucun contrôle à posteriori, ni de la présence effective de ces agents à leur poste, ni de la réalité du travail qu’ils envisageaient d’abattre.

3 comments to Chapitre VII.6

  • Je ne suis pas du tout surpris de cet article sur « Le self-service des agents » que vous avez si bien développé ! J’en ai vu beaucoup lorsque j’étais en service aux opérations aériennes à Abjkkrk. Une nuit alors que j’étais Chef avion sur un vol RK à destination de Paris, j’ai été contacté via talkie-walkie par le passage pour plaider le cas d’une passagère « service » qui insistait, voir même menaçait les agents de passage si elle n’était pas embarquée ! À H-15 j’étais prêt à donner l’ordre de retirer la passerelle pour le départ ! J’ai dû me rendre aux comptoirs du passage pour voir se qui se passait. La passagère furieuse me demande de l’embarquer car « urgence familiale », nécessitée, avec tout un bouquet d’arguments douteux ! Je lui demandai alors de me donner son billet afin que je puisse rapidement étudier son cas et trouver rapidement une solution, car en aucun cas je ne mettrai en retard mon vol pour des subtilités pareilles !
    – Mme donnez moi votre billet s’il vous plait ! lui dis-je.
    Elle ouvrit son sac à main et à ma surprise (surprise ?) et à celle de tous les agents RK autour d’elle, plusieurs billets service y étaient à l’intérieur. Elle me tendit le premier sans l’ouvrir encore sous l’émotion et l’angoisse de rater le vol !
    -Non Madame ce billet est un Abidjan-Rome,je voudrais celui d’Abidjan–Paris, s’il vous plaît !
    Elle me tend encore un autre, qui hélas est un Abidjan-New-York !
    Pas celui-là madame lui dis je…
    Le troisième qu’elle me tendit fut un Abidjan-Lome…
    Ce n’est qu’a la 6 ème tentative que le billet Abidjan-Paris fut trouvé ! Je retire alors le coupon Abidjan-Paris et la somme de me suivre. Je l’accompagne à travers le service de police pour quelle puisse bénéficier de ma présence pour un service de contrôle rapide et la transporta sur un tracma vers l’avion !
    H-5 ! Je fais retirer la passerelle et informe le chef de quart que tout est OK !
    Après enquête je me suis rendu compte que cette dame n’était pas un agent RK ! car elle refusait de montrer son badge (qu’elle aurait oublié) aux agent de passages qui avait commencé à avoir un doute sur son appartenance à RK !
    C’est plutôt le fait qu’elle ait pu se procurer PLUSIEURS BILLETS SERVICES qui m’a le plus abattu ! Un seul billet pourrait se comprendre ! mais Plusieurs ???
    J’en ai parlé au chef de quart qui m’a dit simplement ceci. ”Kone, dans ton rapport mentionne simplement R.A.S (rien a signaler) ! Car même si ce rapport arrivait au sommet ,il y a des chances que rien ne serait fait de concret pour prendre des mesures correctives”
    En effet durant toutes les années que j’ai eu a travailler a abjkkrk, nous n’avons jamais reçu la visite d’un Inspecteur quelconque pour évaluer ou enquêter sur les incidents que nous mentionnons dans nos rapports de traitement de vol !

  • HOUNKPONOU

    BRAVO A MONSIEUR YACOUBA N’DIAYE SALIF AUTEUR DE CET ARTICLE DANS SON OUVRAGE MON ÈRE AFRIQUE C’EST MAINTENANT QUE COMMENCE LE ROMAN DE LA COMPAGNIE RK A CARACTÈRE DE ROMAN POLICIER PLEIN DES INTRIGUES ET D’ÉNIGME. CAR IL DÉVOILE LE CÔTE ROMANESQUE DE L’OUVRAGE QUE JE SUIS RÉGULIÈREMENT EN RELIANT LES CHAPITRES AU FUR ET A MESURE. MAIS A QUAND LA FIN DE L’OUVRAGE? QUI EST TRÈS INTÉRESSANT A TOUS POINT DE VUE.MERCI

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