L’HISTOIRE s’écrit après 40 ans

Senghor, Diouf, Cheikh Fall… et le marabout de Cheikh Fall

Sud Quotidien 18 novembre 2014

Je me souviens de la discussion que j’eus avec Cheikh Fall, à la veille des élections de 1973. Pour rappel, au moment de ma nomination comme Premier ministre, nombreux étaient ceux qui aspiraient à cette fonction, et parmi eux Cheikh Fall, à l’époque président-directeur général d’Air Afrique, dont le siège était à Abidjan. Après mon élection comme député (parce que la première fois que j’étais Premier ministre j’étais non élu), Senghor m’a fait savoir qu’il allait me reconduire comme Premier ministre, mais qu’avant il souhaitait que j’appelle Cheikh Fall pour lui dire qu’il le voulait dans le gouvernement comme ministre d’État chargé des Travaux publics, des Transports et des Télécommunications. Il faut reconnaître que Cheikh Fall avait réalisé un bon travail au niveau de la compagnie multinationale – exemple réussi d’une bonne politique de coopération et d’intégration régionale. On était fier de ce qu’il en avait fait. J’appelai donc Cheikh Fall. Je pus ainsi mesurer toute sa rancœur envers le président de la République: « Senghor se moque des gens. On en a assez, il passe son temps à voler de continent en continent pour chercher des doctorats honoris causa et met toute la puissance de l’État au service de son prestige. »

Je lui répondis: « Cheikh, je ne suis pas de ton avis. Senghor dirige quand même ce pays et il le fait bien. J’ai l’honneur d’être son Premier ministre et je suis chargé de gouverner. Il définit la politique de la nation, et moi je l’exécute avec le gouvernement. Je sais aussi qu‘il a une grande confiance en toi.

– Abdou, me dit-il, Senghor, c’est fini. Il faut le savoir. Je te signale d’ailleurs [et c’est là qu’il m’a vraiment surpris] que j’ai vu un grand marabout qui m’a dit avoir vu en rêve que je serai le prochain président de la République du Sénégal. Ce chef religieux a dit que, pour Senghor, c’était bien fini. Dans quelques jours, tu vas voir qu’il va commencer à boiter, et ce sera le début de la fin. Moi, je me présente aux prochaines élections et je gagnerai. Le peuple a besoin de moi, et puis les chefs religieux sont tous pour moi. Tout le monde, y compris le khalife général des mourides, est avec moi. »

Je lui fis remarquer la gravité de ses propos, en lui rappelant que le président Senghor avait confiance en moi et qu’il m’avait chargé de l’appeler pour lui proposer de rejoindre son gouvernement. Je ne comprenais pas sa réaction. « Je refuse cette proposition, me dit-il. Mon ambition, tu la connais. »

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